VERNISSAGE
FINISSAGE
L’abstraction partagée ( ODRADEK à Guangzhou )
Depuis presque 12 ans, ODRADEK entretient des liens étroits avec des artistes chinois accueillis en résidence.
Il s’agit pour nous de pratiquer un dialogue interculturel qui nous permet de développer un point de vue esthétique à propos de nos différents rapports à notre environnement. Réfléchir ensemble, partager les mêmes ateliers et collaborer à l’organisation d’expositions nous permet d’élargir le champ de nos activités, tant théoriques que pratiques.
Le musée de Guangzhou nous donne la possibilité de réaliser ce dialogue portant sur la rencontre entre artistes contemporains et leurs prédécesseurs chinois et européens. L’art du trait retient notre attention dans la mesure où à un moment de notre histoire, des échanges essentiels à ce sujet eurent lieu.
Nous pouvons conclure que les artistes chinois et occidentaux s’influencèrent mutuellement depuis au moins le début du 20è siècle et que les convergences entre les différentes esthétiques furent de plus en plus significatives au fil du temps. Cet apport bénéfique, sans nul doute, fait sauter les barrières et les stéréotypes au sujet de l’autre.
A nous maintenant de poursuivre et de développer cet apport mutuel.
Ulla Hase 乌拉・哈泽
Issue des arts appliqués et de la recherche graphique, Ulla Hase a étudié la peinture, l’illustration et la typographie. Il lui a fallu longtemps pour se libérer de la contrainte consistant à devoir attribuer un sens aux images. La coordination absolue de l’esprit, du corps et du souffle constitue la clé du déploiement de son travail. La métaphore de la marche à laquelle elle se réfère correspond également à un cheminement au sein de ses peintures : un parcours avec un début et une fin, mais sans centre, hiérarchie ni motif dominant, où seules comptent la répartition naturelle des points, des lignes, des superpositions et des intersections.
L’œuvre d’Ulla Hase s’inscrit dans l’héritage artistique de Josef et Anni Albers, tout en dialoguant avec le travail d’artistes telles qu’Agnes Martin et Julie Mehretu. Si elle puise dans le langage créatif de ses prédécesseurs, elle conserve toujours une expression profondément personnelle. À une époque marquée par la recherche du spectaculaire et de l’immédiateté, Hase adopte la « lenteur » et la « répétition » comme posture artistique. Par des gestes simples, elle explore une profonde complexité et ménage un espace silencieux pour l’indicible. Les lignes deviennent des traces à partir desquelles elle construit sur le papier une poétique visuelle qui touche directement les sens, invitant le regardeur à pénétrer un univers bleu, vibrant de résonances et de pensées.
Niki Kokkinos 尼基・科基诺斯
Niki Kokkinos développe sa pratique artistique à partir de la possibilité du « pli », mettant ainsi en œuvre le geste philosophique élaboré par Gilles Deleuze dans ses écrits sur Leibniz. Confrontée directement aux questions du temps et de l’espace, l’artiste manipule des surfaces soumises à la déformation, à l’inversion et au renversement lors de leur retournement. La logique même de ces plans se trouve ainsi entièrement bouleversée.
Après la dissolution du centre, elle contraint la rigidité du papier à céder, intégrant les marges à l’intérieur de l’œuvre et rendant lisibles à la fois son recto et son verso. Dans chaque pli, on perçoit l’accumulation d’un événement en devenir, en attente d’une nouvelle reconfiguration lors du prochain déploiement. Ces trajectoires transfrontalières et ces opérations de pliage rendent possibles des parcours inédits et instaurent des interactions entre des domaines auparavant séparés ou opposés.
Chaque œuvre témoigne d’un voyage déjà accompli : l’artiste quitte le territoire connu, s’écarte de la trajectoire linéaire et prédéterminée et, à l’image d’Ulysse et de ses ancêtres grecs, abandonne l’île natale pour s’aventurer vers un monde vaste et inconnu.
Elle garde toujours en mémoire ces vers du poète Constantin Cavafy :
Quand tu prendras le chemin d’Ithaque,
souhaite que la route soit longue,
riche en aventures, riche en découvertes…
— Constantin Cavafy, Ithaque
Peng Meiling 彭玫玲
La création de Peng Meiling repose sur la synesthésie. Inspirée par le compositeur Olivier Messiaen, elle « entend les sons avec ses yeux », mêlant l’essence éthérée de la nature aux chants du cœur humain. Par des gestes proches de la calligraphie et des couleurs vaporeuses, elle réinterprète le paysage non comme un simple décor, mais comme l’expression d’une unité sacrée entre l’être humain et l’univers.
Ses œuvres instaurent un dialogue entre l’art occidental et ses propres racines chinoises, associant des résonances rituelles anciennes à une modernité vibrante. La poétesse Xi Murong a écrit :
« Dans les peintures de Meiling, toutes les directions de la pensée convergent vers l’essence intérieure de la vie. C’est une quête, une ascension et une introspection sans fin qui, selon ses propres termes, relève d’une création contemplative. »
Zhu Tianmeng 祝天猛
Depuis les années 1980, Zhu Tianmeng mène des expérimentations artistiques d’avant-garde fondées sur une approche multisensorielle. Ancré dans l’essence spirituelle de l’encre traditionnelle chinoise et nourri par la vitalité rythmique des lignes calligraphiques, il s’affranchit des contraintes formelles du paysage classique pour reconstruire le langage de l’encre selon une esthétique contemporaine.
Ses créations excellent à faire naître une atmosphère orientale éthérée et paisible grâce à une écriture picturale concise et raffinée ainsi qu’au dialogue entre les formes pleines et les espaces vides.
L’œuvre de Zhu Tianmeng privilégie l’expression spirituelle intérieure et la réflexion philosophique. Son geste est à la fois libre et maîtrisé, tandis que les nuances d’encre se déploient en couches subtiles. Profondément marqué par la double culture de l’Orient et de l’Occident, il associe la puissance du trait oriental à une pensée rationnelle pour élaborer un langage visuel situé entre abstraction et figuration, empreint de vitalité, de chaleur et de méditation philosophique.
Le critique d’art Jack Keguenne écrit :
« Par des gestes sûrs et maîtrisés, il entre en dialogue avec le “vide” de la toile, composant une chorégraphie de lumière et saisissant des moments d’équilibre au sein du flux. Plus encore, il laisse sa propre sensibilité se déployer avec la même évidence qu’un récit parlé. La peinture n’est jamais seulement le prolongement du bras, ni la simple extériorisation de concepts ou de pensées ; elle est un mouvement affirmatif, porté par le désir, qui traverse le corps tout entier. »
Philipp Wittmann 菲利普·维特曼
Philipp Wittmann commence à peindre à l’âge de vingt-sept ans alors qu’il suit une psychanalyse. Cette expérience marque le début d’une quête artistique qui s’étendra sur plus de trois décennies.
Sa pratique est d’abord ancrée dans l’abstraction pure. Après sa découverte de la calligraphie et son étude des origines de l’écriture en 2008, il développe un système de création centré sur les symboles. S’inspirant d’alphabets anciens, d’images primordiales et de la calligraphie orientale, il élabore un vocabulaire personnel de signes chargés de mystère et de puissance expressive.
Travaillant principalement à l’encre sur papier ainsi qu’à l’acrylique, il construit des compositions évoquant un échiquier visuel où les symboles sont disposés selon un ordre rigoureux pour former des rythmes ouverts et dynamiques. Ses lignes sont fluides et libres, tandis que les tonalités de l’encre révèlent de riches stratifications. Les noirs, les rouges et les ocres s’entrelacent, dissimulant la fluidité de l’écriture gestuelle au sein de formes abstraites.
Pour Wittmann, les symboles constituent un pont entre le langage et l’imagination. Loin de transmettre un sens fixe et littéral, ils stimulent les associations libres et les projections inconscientes du regardeur, invitant chacun à construire sa propre narration interprétative.
Ke Jipeng 柯济鹏
La création de Ke Jipeng prend pour principe fondateur la technique traditionnelle chinoise du ji mo (encre accumulée). Il transforme l’acte répétitif et superposé de peindre en une représentation visuelle du temps, donnant une matérialité aux traces invisibles du temps et du travail.
Ses compositions se construisent à partir d’un geste calligraphique. Dans le prolongement infini des lignes, il restitue une perception sensible du temps abstrait, permettant à la répétition monotone de se transformer en une richesse subtile et stratifiée.
Pour l’artiste, ce processus itératif d’accumulation constitue une forme de cultivation de soi profondément imprégnée de philosophie zen. Adoptant une attitude minimaliste et discrète proche du wu wei (non-agir), il médite sur la vie et l’existence, atteignant un espace spirituel intérieur au sein d’un ordre rigoureux.
Réinterprétant l’esprit de la peinture à l’encre traditionnelle sur la toile contemporaine, il réalise une fusion naturelle entre l’esthétique orientale et le langage abstrait occidental. Faisant des traces son vocabulaire et du temps son médium, Ke Jipeng explore l’essence même de la peinture entre complexité et dépouillement.
Hu Qinwu 胡勤武
Hu Qinwu explore le monde intérieur à travers une diversité de matériaux et atteint une forme de compréhension spirituelle par une démarche de création rationnelle. Il a développé un langage pictural singulier centré sur le « point ». Par des lavis répétés et des accumulations successives, les points qui couvrent la surface de la toile incarnent les cycles de naissance et de disparition, exprimant l’alternance perpétuelle entre affirmation et négation.
Ancrée à la fois dans la culture traditionnelle chinoise et dans l’art contemporain, sa pratique prône la dépersonnalisation et la dédramatisation émotionnelle tout en rejetant la narration. Par une attitude de retenue et de détachement, il permet à ses œuvres d’entrer en dialogue avec le monde, le temps et l’espace. Il a longuement travaillé dans les régions d’origine du papier de riz, intégrant la peinture aux savoir-faire de la fabrication du papier. Le matériau cesse alors d’être un simple support pour devenir un véritable générateur de sens. Dans cette symbiose entre image et matière, Hu Qinwu construit un système artistique où se rencontrent la philosophie orientale et l’esprit de l’abstraction contemporaine.