photo de JIANG Dandan en résidence chez ODRADEK

Au-delà de …

Du 10/09/2020 au 10/10/2020

Un nouveau départ, et toujours transculturel…

Dandan Jiang

Sortant de la période du confinement, je suis encouragée et motivée par ce qui est constant et chaleureux dans les propositions de Simone Schuiten. Répondant à son invitation, je suis venue en été 2020 effectuer ma résidence, malgré les incertitudes du temps, dans ses espaces (pavillon-atelier) à Tervuren et aussi à Bruxelles (galerie ODRADEK) marqués par l’art de vivre, mais aussi par sa conviction en l’interculturalité.

Dans un premier temps, j’ai poursuivi ma peinture dans l’esprit des séries précédentes, par exemple de la « Naissance des montagnes » (2015-) et de la « Re-naissance » (2019-). Des études et réflexions bilingues m’ont amenée d’abord à répondre, de façon expérimentale et transculturelle, à la tradition lettrée chinoise de montagne-eaux (Shanshui), des peintures paysagères chez les classiques tels Guo Xi, Mi Fu. J’ai été aussi très fascinée par exemple par le sens de la propension chez le peintre moderne Zhang Daqian, dans sa structuration de l’espace paysager. Les montagnes que j’ai créées récemment à la galerie bruxelloise ODRADEK, répondent davantage en quelque sorte à des poèmes paysagers, qui m’ont depuis toujours marquée, de Wang Wei, Du Mu, Su Dongpo, et d’autres.

Comment renaître des vestiges de la tradition chinoise, comment recommencer à une époque, où de nouvelles crises viennent nous interroger, ou même affecter aussi nos convictions et habitudes acquises ?

A ce moment de crise, non sans douleur, je suis revenue de nouveau aux anciens, chez qui se trouvent des clés de l’affectivité pour le cosmos, de la communication sensible avec la nature, l’ouverture aux éléments paysagers. Ces clés retrouvées m’ont aussi permis de reprendre un cheminement, un aller au-delà de ce qui est restreint, contraint, étouffe, cloisonne — états de la non-communication ou de la non-compréhension. Ce cheminement accompagne mes recherches et réflexions transculturelles sur la pensée taoïste, particulièrement Lao Zi et Zhuangzi.

Ces réflexions associée à la pratique, se mêlent, de plus en plus, à mes lectures et études en philosophie, particulièrement de Maurice Merleau-Ponty, Michel Henry, Henri Maldiney et Gilles Deleuze, et aussi chez des philosophes-sinologues tels que Jean-François Billeter, François Jullien, et Yolaine Escande (avec qui j’avais fait un post-doctorat en 2011 à l’EHESS). Et le séjour de recherches et de résidence à Louvain-la-Neuve (en tant que professeure invitée, en 2018), close par mon exposition solo intitulée « Habiter en paysage », m’ont donnée aussi l’occasion de travailler sur les deux plans intellectuel et artistique… tout mon travail s’articule autour de ce que Michel Henry énonce par exemple sur « l’essentiel de la vie » à éprouver.

Pendant cette résidence chez ODRADEK, Simone Schuiten m’a aussi proposé des rencontres avec son réseau d’amis (tels que les artistes Léo Baron, Anne Jones, André et Séraphine Moons, le connaisseur de la poésie chinoise Thierry Faut). Ces échanges m’appellent, malgré les difficultés de notre situation actuelle, à introduire des souffles vitaux dans mes « peintures-écritures », qui sont non seulement l’expression de « strates » de notre propre vie, mais aussi une expérimentation pour nous relier, nous faire communiquer entre nous, malgré tous les écarts ou même fractures, liés à des différences effectives.

Ainsi de là, je reprends des éléments de la tradition chinoise, qui me font signe, comme vestiges de messages lointains à reconnaître, à rejoindre. En même temps, je me mets pendant cette résidence récente aussi à créer de nouvelles séries, telles « Nirvana des caractères », « Echos de la nature » (procédé mixte, avec empreintes végétales dans le jardin chez Simone). C’est aussi le témoignage de tentatives de reprendre chaque signe, trace, écriture-image, comme corps, entité de vie, comme re-naissance, toujours entre visible et invisible, vision et toucher, à re-naître chaque fois comme expérimentation d’aller au-delà de l’image, image fixe, stratifiée ou fermée.

Au fond, c’est aussi pour rejoindre de manière diversifiée (dessins, empreintes et écritures) l’idéal de l’abstraction promu par Henri Maldiney, comme manière de vivre ouvrant notre sens de l’existence, avec tout ce qui est comme « ouverture rythmique » à éprouver, revivre de manière continuelle… un cheminement de renouvellement pour notre propre vie.